Le Pompier (2/3)

naissance d'un hymne

1885-1940

Pour les 150 ans du Pompier, la Grande Masse vous propose ici une mise à jour de l’article de Christophe « Mannix » Samoyault initialement paru en décembre 2014. Cet article est le deuxième d’une série de trois articles dédiés au Pompier.

Le Pompier, hymne des architectes et de l'École des Beaux-Arts

Concernant cette chanson mythique, il est, à partir des années 1930, couramment utilisé le vocable « Le Pompier » pour la définir, alors qu’à l’origine, il s’agissait d’une chanson intitulée Le Casque du Pompier (1872) souvent surnommée par la suite Les Pompiers.

Couverture d’une partition de 1931.

Le Pompier demeure à jamais l’hymne des architectes et l’hymne de l’École des Beaux-Arts.

Encore aujourd’hui, il suffit que les premières notes de l’air du Pompier retentissent pour que, dans un élan spontané, jeunes et moins jeunes ayant fréquentés l’École des Beaux-Arts1 et certaines Écoles Nationales Supérieures d’Architecture se rassemblent pour entonner de façon solennelle et d’une seule voix cette chanson rituelle.

L’atelier d’Architecture André, 1885

L’air du Pompier, chanté en 1885 pour la première fois à l’École des Beaux-Arts, a pour origine le célèbre atelier officiel d’Architecture Jules André (1819–1890) et dont Victor Laloux (1850–1937) prendra la suite2Cet atelier s’est notamment distingué pour ses nombreuses récompenses dans les concours d’Architecture à l’École des Beaux-Arts, pour être à l’origine de La ballade du Rougevin (1891) et pour être également à l’origine du Bal des Quat’ Z’Arts (1892)3.

L’histoire de cet air, dont il est relaté l’origine ci-après, est du reste issue de témoignages recueillis auprès d’anciens élèves de l’atelier Jules André4 et édités dans un livret en 1926 par Jean-Paul Alaux (1876–1955).

Couverture du livret édité par Jean-Paul Alaux en 1926.

Ainsi en 1885, à l’atelier Jules André, dans son local loué à l’extérieur de l’École au 22, rue de la cassette à Paris 6e, à l’occasion d’une charrette5 de nuit pour un concours général de construction6 de 1re classe, Edouard Defays (1857–1898), angevin de naissance, se mit spontanément à entonner un air dénommé « Les Pompiers ».

Le succès parmi les camarades de l’atelier présents fut immédiat, tous reprirent en chœur la chanson et, chaque jour de charrette suivant, elle fut chantée toujours avec plus d’entrain sous la direction de la voix puissante et sonore de Charles Planckaert dit « Chacha » (1861–1933).

Le jour du rendu dudit concours général de construction, c’est en groupe bien ordonné que les élèves de l’atelier Jules Anfré, poussant et tirant leurs charrettes, chantèrent dehors et dans la cour de l’École pour la première fois Le Pompier, au grand étonnement de tous les autres ateliers amenant leurs projets également pour jugement. Cet évènement eu un effet considérable.

Charles Planckaert arch., Musée des Beaux-Arts de Bayonne (1901).

Sous l’impulsion de notre fameux Chacha, qui pour bien d’autres occasions se fera l’interprète du Pompier, cette chanson sera adoptée par les autres ateliers d’architecture puis s’étendra très vite chez les autres élèves peintres, sculpteurs et graveurs de l’École.

Jules Godefroy relate :

« En 1888, eut lieu à Fontainebleau la ballade traditionnelle des élèves (architectes) de 1re classe de l’École (…).

Le soir, nous fîmes irruption au théâtre où se donnait un concert. Voilà que notre joyeux Planckaert saute sur la scène, au moment d’un entr’acte et, de sa voix formidable entonne « Les Pompiers », bientôt reprise en chœur par tous. L’assistance étonnée n’en revient pas. L’orchestre bientôt se met de la partie. Ce fut aux applaudissements de la foule que Planckaert triomphant revint prendre sa place parmi nous. Telle fut la consécration de notre chanson qui fut, de ce jour, adoptée par tous les autres ateliers. »

Mythes et traditions

J’ai pu voir écrit concernant l’origine de la chanson du Pompier que celle-ci serait une référence à l’expression « L’art Pompier », expression désignant de façon plus ou moins péjorative l’art officiel de la peinture de la seconde moitié du XIXe siècle.

Sur ce sujet, j’ai un avis catégorique : on nage en pleine délire !

Tout d’abord, aucun des témoignages des élèves architectes de l’atelier Jules André ne fait allusion à cette référence et, intuitivement, je n’imagine pas, dans l’ambiance de charrette, les étudiants de l’atelier André se soucier de ce genre de considérations.

Paroles du Pompier extraites du paillardier
de l’École des Beaux-Arts (1957)

Le Pompier se chante à différents moments de la vie de l’école, de l’atelier ou d’un élève. Toutes les circonstances peuvent justifier qu’on l’entonne ; qu’il s’agisse de l’intronisation d’un nouveau massier, d’un dîner du patron, d’une charrette, d’un concours ou du diplôme, mais aussi lorsqu’il s’agit de marquer les moments importants de la vie d’un individu au sein ou à l’extérieur de l’école : on peut l’entendre à l’occasion du mariage ou de l’enterrement d’un membre de l’atelier. On parle alors de « Pompier d’honneur ».

Au cours du bal des Quat’Z’Arts, on l’entendait à plusieurs instants et de façon coutumière avant la réouverture des portes dont il était le chant d’envoi. L’affiche du bal de 1903 ne manque d’ailleurs pas de rappeler à « messieurs les anciens » qu’ils doivent faire répéter le Pompier « à ces culs de nouveaux qui chantent toujours faux. » Celle de 1905 demande aux ateliers, « que dans l’exécution de notre cher Pompier, ils fassent tomber sur le cul Théodore Dubois, Debussy et Pedro Gailhard ! »7

Le plus souvent lorsque l’air du Pompier est repris en chœur, en général, seul le premier couplet est chanté, voir le deuxième, mais plus rarement. Dans sa version complète, cette chanson est dotée cinq couplets.

La tradition veut que les nouvôs et quelques « grandes gueules » chantent la chanson le pantalon et le caleçon baissés en marque de respect pour ce chant glorieux mais aussi par dérision par rapport au côté guerrier que représente le casque.

Le Pompier au front

Affichette extraite de la Gazette Pauline de juillet 1917.

J’aimerai terminer cet article en vous faisant partager des extraits de courriers publiés dans le bulletin de la Grande Masse du 16 novembre 1939 et dans celui de début 1940, bulletins destinés aux élèves de l’École des Beaux-Arts mobilisés pendant la Seconde guerre mondiale. Ces passages caractérisent tout l’esprit de l’École.

Alain Ruprich-Robert (atelier d’Architecture libre Defrasse-Hilt) :

« Tu sais qu’après Le Mans, on nous a expédié comme des bestiaux à Laval où se trouve le peloton E.O.R…

L’esprit École a rapidement pris le dessus, après une courte lutte avec l’esprit Sciences-Po et autres qui nous traitaient de grossiers, gueulards et tout et tout. Maintenant les types de l’École sont les rois dans chaque chambrée, terrorisant les couillons, gueulant, se démerdant pour ne faire aucune corvée….Le plus baisant est que toutes les compagnies ne chantaient plus que des chansons de l’École et pendant les marches, s’il y a un architecte D.P.L.G. dans les petits villages que nous traversons, il doit être fort épaté d’entendre des trouffions poussant des « Pompiers » du tonnerre de Zeus ».

Poulain dit « Boudu » (atelier d’Architecture officiel Pontrémoli–Leconte) :

« Je suis perdu dans un petit patelin où je me fais chier à 14 sous par jour. Les bistrots ne sont ouverts que deux heures par jour, cette guerre s’annonce terrible. Malgré que je sois le seul de l’École tout l’escadron chante « Le Pompier », au grand désespoir du capitaine qui ne comprend pas que l’on hurle cette chanson idiote (sic), le salaud. J’attends mon départ en Syrie (ici il fait trop froid) ».

Daussy (atelier de Peinture officiel Sabatté) :

« Me voilà sous les drapeaux, comme ils disent, depuis un mois et demi. Ici il y a la chiée de petits copains de l’École. Tout le bataillon sait « Le Pompier » et « Nini Peau d’Chien », que je leur ai appris, tout au moins à ceux qui ne le savaient pas ; on les chante en rentrant de marche ou au réfectoire, ambiance de vie de château. Tous des truands !!! Le soir il y a des chahuts dont ne rougirait pas un rapin ».

Duflos (atelier d’Architecture officiel Pontrémoli–Leconte) :

« […]. Comme tous les copains, « Le Pompier »  a pris ici et le commandant trouve ça très bien (il trouve très bien tout ce qu’il ne comprend pas et trouve tout très bien). Il n’y a pas un pilote de mon escadrille qui ne sache pas tomber le pantalon et montrer ses fesses dans les bistrots ; le mieux est que ça fait toujours rire ».

Écoute

Afin d’écouter différentes version discographiques de la chanson du Pompier vous pouvez cliquer sur ce lien.

Couverture du paillardier de l’École des Beaux-Arts (1957).

Notes et références

  1. Jusqu’en 1968, l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts est divisée en trois sections, à savoir, Peinture, Sculpture et Architecture.
    À la section de Peinture se rattachent la Gravure en taille-douce, la Gravure à l’eau-forte, la Gravure sur bois et la Lithographie. À la section de Sculpture, se rattache la Gravure en médailles et en pierres fines.
  2. En 1889, Jules André, chef d’un atelier officiel (ex-Paccard), auquel son âge et l’état de santé ne permettaient plus de suivre les études de ses élèves, avait désigné son élève de prédilection, Victor Laloux, pour le remplacer dans ses corrections.
    Grâce à la netteté et à la précision de ses conseils, ce dernier s’attira très vite la sympathie de tous et il apparaissait légitime pour les élèves lors du décès de Jules André que Victor Laloux soit désigné pour le remplacer. Cependant ce fut Constant Moyaux qui fût désigné par le ministre de l’Instruction. La quasi-totalité des élèves de l’atelier n’acceptèrent pas cette décision et décidèrent de quitter l’École, pour pouvoir fonder un nouvel atelier libre avec comme chef d’atelier, Victor Laloux
  3. Concernant l’origine du Bal des Quat’Z’Arts suivre le lien  : Origine du Bal des Quat’Z’Arts.
  4. Les anciens élèves de l’atelier Jules André dont il s’agit sont : Jules Godefroy (1863–1928), Charles Cravio (1863 - ?), Guillaume Tronchet (1867–1959) et Henri Guillaume (1868–1930).
  5. Concernant la signification du mot « charrette » chez les architectes voir l'article de la rubrique Brèves Historiques : "Alors, ...Charrette ?"
  6. Le concours général de construction consistait à développer, sur un programme proposé par le professeur de construction de l’École, un projet en y faisant figurer à grande échelle des détails significatifs d’architecture.
  7. Ces deux paragraphes sont extraits de la thèse en histoire de l’art d’Isabelle Conte intitulée « Le Bal des Quat’Z’Arts (1892-1966). Quand la célébration de l’esprit d’atelier devient œuvre d’art », Paris, PSL/EPHE, 2021, extrait cité aux pages 234-239.