Le Pompier (1/3), origine

de bruant au quai malaquais

1872

Pour les 150 ans du Pompier, la Grande Masse vous propose ici un article extrait de la thèse en histoire de l’art d’Isabelle Conte 1, Grande Massière, qui lève (enfin !) le voile sur l’origine de l’hymne des Beaux-Arts et des architectes. Cet article est le premier d’une série de trois articles dédiés au Pompier.

Le Pompier est l’hymne des élèves de l’École des Beaux-Arts depuis 1885. Entonné par les élèves toutes sections confondues, on ne l’entendit plus, après 1968 que dans quelques unités pédagogiques d’architecture. Aujourd’hui, les élèves architectes le chantent encore au sein des écoles héritières de ces mêmes unités pédagogiques.

Histoire d’un chant

L’explication d'Alaux

Le premier à s’être penché sur l’histoire de ce chant fut Jean-Paul Alaux en 1926, c’est lui qui le qualifia de « Marseillaise de l’École des Beaux-Arts. »2 Mais, dès 1908, il est caractérisé sur une affiche du bal des Quat’Z’Arts « d’hymne sacro-saint ». En 1909, sur une autre affiche, on lit que « les mâles accents de notre vieux Pompier célébreront en cette nuit le triomphe du Grand-Roi… », une expression qui rappelle l’un des couplets de Rouget de Lisle lorsqu’il écrit « Sous nos drapeaux que la victoire Accoure à tes mâles accents ».

Jean-Paul Alaux édita son Historique de l’air des Pompiers d’après les documents et souvenirs de Jules Godefroy, Guillaume Tronchet, Henri Guillaume, Charles Cravio et d’autres anciens des ateliers André et Laloux3. Cette publication comptait également les paroles de ce chant ainsi qu’une partition, harmonisée par Jeanne Leleu à la demande de Jean-Paul Alaux, alors qu’elle était pensionnaire à la villa Médicis, en tant que prix de Rome de musique.

Page de couverture du livre de Jean-Paul Alaux (1926).

On y apprend que le Pompier « a son origine en 1885, à l’atelier de M. André. », qu’un orchestre de l’école, créé pour l’occasion par Guillaume Tronchet, savait le jouer en 1889 et qu’il fut chanté en 1891 par les élèves de l’atelier Laloux lorsqu’ils promenèrent leur crocodile pour le Carnaval. Concernant l’écriture et sa composition, on apprend que la mélodie serait tirée d’un « vieil air de l’Anjou »4. Il convient cependant d’apporter un éclairage supplémentaire sur les paroles et la mélodie. En effet, il existe plusieurs partitions de cette chanson, ce qui implique plusieurs manières de le chanter. On trouve des variantes concernant les paroles, l’ordre ou le nombre des couplets. Le titre n’est pas non plus figé : Le Pompier, Les Pompiers, Le Casque du Pompier, Le Casque.

La partition retrouvée

Mais, contrairement à ce que laissait entendre Jean-Paul Alaux, la plus vieille partition éditée du Pompier est en réalité attachée à une chanson d’Aristide Bruant (1851-1925), mise en musique par Auguste-Nicolas Séguin et Alexandre Durez, publiée en 1872. Intitulée initialement Le Casque du Pompier, cascade excentrique, et chantée dans quelques cabarets parisiens, elle sera adoptée plus de dix ans plus tard par les élèves des Beaux-Arts.

Première édition de la partition du Pompier (1872).
Parties chantées extraites de la partition de 1872.

Bruant en écrivit les paroles en 1871 alors qu’il était encore inconnu du public. Il s’agit de son premier répertoire. Il travailla sur cette chanson à Courtenay, sa province natale, juste après qu’il ait effectué son devoir militaire5. La partition du Casque du Pompier présente la même mélodie et des paroles pratiquement identiques à celles adoptées par les élèves des Beaux-Arts. Elle s’apparente à ces marches militaires dont on raffolait sous la IIIe République – engouement qui suscita des détournements parodiques rejoignant les « plaisanteries de caserne » dont les élèves des ateliers étaient coutumiers.

De la version de Bruant à la « Marseillaise de l’École », l’ordre des vers et des couplets est cependant différent. Il existe un changement : la version de Bruant dit « C’est qu’on connaît ben les Pompiers ». Aux Beaux-Arts, ce passage était devenu : « C’est qu’nous sommes pompiers comme eux ». Il existe aussi des partitions du Pompier éditées en 1892, 1896, 1903 et en 1910 sous le titre Le Pompier, Refrain du Quartier ou Les Beaux-Arts. La partition de 1910 précise que cette polka-marche fut écrite « sur les motifs de la célèbre chanson d’Aristide Bruant Le Casque du Pompier. »6

Partition éditée en 1896.
Partition éditée en 1910.

Une chanson d’Aristide Bruant

Si le lien entre l’hymne de l’École et la chanson originale d’Aristide Bruant est manifeste, il fut néanmoins vite oublié par les élèves, qui conservèrent le récit « mythique » de la chanson que leurs anciens avaient cristallisé.

Ainsi, il est une « légende d’atelier » qu’on a entendu dans la bouche des anciens organisateurs. Le dernier couplet de la chanson aurait été ajouté plus tard à la suite « d’un des bals qui avait un thème gaulois ». Ce dernier couplet parle en effet de romains et de gaulois, enfants de la victoire, ayant eu des casques autrefois et le casque du pompier y est présenté comme l’héritage de tous ces valeureux guerriers. Or, ce couplet se trouve dans le manuscrit de Bruant dès 1871. Cet oubli est d’autant plus surprenant que les chansons issues des cabarets de Montmartre faisaient partie du répertoire des élèves. Il en est ainsi de Nini peau d’chien que les élèves chantaient encore dans les années 1960 et dont ils savaient très bien qu’elle venait de Bruant. Mais, s’agissant du Pompier, jamais on n’a lu dans aucun écrit d’un ancien élève qu’il pouvait en avoir la paternité.

Plus remarquable encore, dès 1894, on n’était plus en mesure d’en affirmer l’auteur. On trouve ainsi un article traitant des défilés des étudiants à l’occasion de la Mi-Carême et qui, à propos du Pompier, se demande « qui fut l’auteur de génie de ce morceau épique ? Quelle en est l’origine ? Elle semble se perdre dans la nuit des temps. » puis, citant les élèves des Beaux-Arts, il rapporte que ceux-ci affirment « qu’elle remonte aussi haut que le casque lui-même. »7

Enfin, il faut ajouter qu’on observe des variantes au sein même des versions de l’École. C’est notamment le cas entre une version publiée en 1915 dans une gazette d’atelier et entre celle publiée par Alaux en 1926 : l’ordre des couplets n’est pas le même et quelques articles ou formules changent. Il est probable que ces versions publiées ne soient que des transcriptions de chansons apprises de mémoire. L’oralité étant la règle, le souvenir de l’origine se perdit facilement.

Première page du Pompier, extraite du manuscrit original de Bruant (1871).

Le thème pompier

Il pourrait sembler curieux que les élèves des Beaux-Arts adoptent une chanson traitant du corps des pompiers, mais, à la fin du XIXe siècle, les élèves s’identifient à des pompiers, portent des casques et vont jusqu’à se confronter, en tant que pompiers, aux feux des avant-gardes. La Marche des 4’zarts, autre chanson, ne dit-elle pas : « C’est nous les rapins déguisés, en pompiers de l’Impressionnisme » ?

Dans les chansons du XIXe siècle, on idéalisait le pompier comme un beau militaire enflammant le cœur des femmes, il était aussi célébré pour sa capacité à boire beaucoup d’alcool8.

Si l’on pense à « l’art pompier », terme qui s’est introduit dans l’histoire de l’art par l’argot d’atelier, l’origine de l’emploi du mot « pompier » dans l’argot de l’école demeure encore difficile à documenter. De l’aveu même de Jacques Thuillier : « Personne n’a encore précisé le moment où ce terme de « pompier » s’implante dans le domaine des arts, ni son sens premier. Il dut surgir un beau jour dans les ateliers des peintres parisiens. Est-il d’usage courant dès la première moitié du siècle ? Rien n’est plus difficile à suivre, on le sait, que l’argot des étudiants. »9

Cette difficulté à documenter l’argot d’atelier fut pointée par Louis Rousselet : « toutes les Écoles ont un fonds commun de locutions plus ou moins bizarres, dont l’origine est parfois difficile à retrouver »10 ainsi que par Jacques Thuillier : « Dans ce type d’argot, toutes les contaminations sont possibles, tant dans la naissance du concept que dans son développement. »

Il s’avère que, par ce chant, les élèves pouvaient se célébrer en un guerrier dont le couvre-chef voyant pouvait être, par ailleurs, tourné en dérision. Au sein d’un système reposant tout entier sur les concours et l’émulation, où l’atelier est à la fois le camp d’entraînement et le camp retranché des nuits de charrettes, cet hymne fédérateur et qui célèbre un courageux guerrier donnait du cœur à l’ouvrage.

En guise de conclusion

Quoi qu’il en soit, cet air si cher aux artistes, retentissait à Paris comme à Rome durant toutes les célébrations. En 1903, il fut même intégré dans la pièce symphonique intitulée Marche triomphale et pompière qui fut commandée au prix de Rome de musique André Caplet pour le centenaire de la villa Médicis11. Le Gil Blas rend compte avec humour de ce « détail piquant et que nous tenons pour fort authentique » : le morceau fut joué devant le Roi et la Reine d’Italie, Son Excellence le ministre des Beaux-Arts français, de hauts dignitaires et de hauts fonctionnaires. La réminiscence du pompier en plein milieu du morceau fut une surprise pour tout le monde.

Au final, ce qu’il est possible d’affirmer, c’est que le Pompier fut écrit par Aristide Bruant en 1871, qu’il est publié dès 1872 et qu’on trouve une première trace de son usage à l’École des Beaux-Arts au sein de l’atelier André en 1885.

La Marseillaise de l’École des Beaux-Arts est donc un présent de la république de Montmartre au couvent des Petits-Augustins !

Notes et références

  1. Thèse intitulée « Le Bal des Quat’Z’Arts (1892-1966). Quand la célébration de l’esprit d’atelier devient œuvre d’art », Paris, PSL/EPHE, 2021, extrait cité aux pages 234-239.
  2. Jean-Paul Alaux, Jeanne Leleu, Les Pompiers, Chanson de l’École des beaux-arts, tirée d’un vieil air de l’Anjou, texte de Jean-Paul Alaux, musique harmonisée par Jeanne Leleu, Paris, édité par Jean-Paul Alaux, 1926, 4 p.
  3. Jean-Paul Alaux, Souvenirs sur les origines de la chanson des pompiers, de la ballade du Rougevin et du bal des Quat’Z’Arts, Paris, édité par Jean-Paul Alaux, 1926, 16 p.
  4. Cette référence faite à « un vieil air de l’Anjou » peut trouver sa signification en analysant quelques données biographiques sur les élèves ayant introduit ce chant : Édouard Defays, élève de l’atelier André, était originaire d’Angers. On peut facilement imaginer que dans le souvenir commun, le chant d’un élève angevin soit devenu par un raccourci déformant « un vieil air d’Anjou ». Cette origine régionale ferait donc plutôt partie du « mythe fondateur » de la chanson.
  5. Aristide Bruant avait vingt ans lorsqu’il écrivit cette chanson. C’est donc une des premières de son répertoire. Il signait d’ailleurs encore de son véritable patronyme : Bruand. Ce ne fut que plus tard qu’il changea le « d » en un « t ». Ce recueil est celui de ses toutes premières chansons. Il y précise les dates et lieux d’écriture. Celles-ci vont de 1871 à 1872. C’est ainsi qu’on peut affirmer que Le Casque du Pompier a été écrite à Courtenay en 1871.
  6. Paul Lefebvre, Les Beaux-Arts, polka-marche pour piano, Paris, L’Auteur éditeur, 1892, BNF, département de la musique : VM12 C-4947 ; Paul Lefebvre, Les Beaux-Arts, polka-marche, sur la célèbre chanson d’Aristide Bruant Le Casque du Pompier, Paris, O. Bornemann, 1910, BNF, département de la musique FOL-VM12-1345.2
  7. LAMPAS, « Au Quartier latin », Au Quartier latin : organe de la cavalcade des étudiants, Paris, 1894, 2e année, no 1, 24 p., p. 4
  8. « pomper » signifie « boire » en argot
  9. Jacques Thuillier, Peut-on parler d’une peinture « pompier » ? [Conférence d’intérêt général, 27 mars 1980], Paris, presses universitaires de France, 1984, 67 p., (coll. : essais et conférences, Collège de France), p. 18.
  10. Louis Rousselet, Nos grandes écoles militaires et civiles, Paris, Hachette et Cie, 1892, 548 p., p. 182.
  11. André Caplet (1878- 1925), Marche triomphale et pompière, dédiée aux membres de l’Institut, centenaire de la Villa Médicis, musique manuscrite, 1903, BNF, département de la musique, MS-19755