Faîtes danser les rosières ! Bal aux Beaux-Arts N°2

Fanfare Léon Malaquais

PATHE ST 1098, 33T, 1958

Voici donc le deuxième opus de Malaquais chez Pathé. Le disque est enregistré, comme “Le Pont de la Rivière Kwaï”1 en mai 1958 sur deux jours consécutifs, juste avant le départ de Trifloquet et Yapakloss à l’armée. Bien que faisant partie de la même session, nous traiterons les deux disques séparément. Comme nous avons pu le voir au chapitre précédent, il est sorti vers octobre 1958, quelques jours après “Bougrement Vôtre” au grand désespoir des Malaquais ! (d’après L.R.Blaire).

De l’aveu des Malaquais, la pochette mise à part, ce n’est pas leur meilleur disque et Blaire qui n’est pas encore dans la fanfare n’est pas tendre comme vous pourrez le lire plus loin.

Pourtant, la fanfare Malaquais a le vent en poupe, Lharidelle raconte2 :

« Après la fin de la parenthèse nippone3, le duo de trompettistes est reconstitué pour une année et demi, ce qui, avec l’optimisme de la jeunesse, paraît une éternité. Les anciens automatismes sont vite récupérés, on travaille le répertoire, et pour tourner la difficulté posée par certains des morceaux dans des tons spécialement ardus ou ressentis comme tels, Lharidelle passe parfois au cor en mi bémol, dont il se servira dès le prochain enregistrement dans le thème n°3 de Bergler Polka. Gaston, lui, demeure le pilier central et inamovible du pupitre des trompettes, pour tout dire, la référence.

La fanfare est donc rééquilibrée, et presque au complet, puisqu’il n’y manque, si l’on peut dire, que le pauvre Mac Hulot parti au service en mars 56. Dans les deux ans qui suivent, le vent en poupe, suite au succès de Bal au Beaux-Arts, elle va mûrir et se développer avec chaque année l’éclosion de quelques nouvelles vocations. Comme pendant cette période, l’effectif de base se maintient à peu près, en dépit des ponctions dues au service militaire, le groupe s’étoffe peu à peu.

C’est ainsi qu’elle recevra, quelques mois avant l’enregistrement du second disque Pathé-Marconi, le renfort de nouvelles recrues, qui vont se trouver propulsées, sans trop se faire prier, du monde coincé du lycée à celui, ô combien plus débridé, de la fanfare, et de la salle d’interro écrite au studio d’enregistrement…

…Pour ceux qui s’accrochent, la récompense est immédiate, figurer sur la couverture de “Faites Danser Les Rosières” ou du 45 tours qui le suivra… »

Recto de la pochette du disque
Recto de la pochette du disque

A propos de la pochette, Lharidelle raconte4 :

« Au centre de la pochette, trône un couple légendaire, l’immense Diaz et sa petite Anne de femme. Avant même qu’elle le connaisse, il jouissait déjà d’une grande renommée dans toute l’Ecole, pour la façon inimitable qu’il avait de montrer son cul en toutes circonstances, avec tant d’élégance, de naturel et de drôlerie qu’il ne s’était jamais trouvé personne pour s’en offusquer. C’est dire qu’ils étaient nombreux à redouter de voir ce petit bout de femme remettre dans le droit chemin son grand dépendeur d’andouilles. Avec les filles, il faut bien le dire, cela se passe souvent de cette façon.

Au lieu de cela, elle trouva un moyen d’améliorer encore le scénario. Paul entamait son numéro comme à l’habitude, jusqu’au moment où, faussement hésitant, il sollicitait les encouragements du public pour s’exécuter: “Le fera, le fera pas ?” Eh bien si, il allait finalement le faire….Mais la petite Anne surgissait alors, se jetait à ses pieds et, s’accrochant à lui, le suppliait, avec des mots bouleversants, de suspendre le geste fatal. Hélas…Dans le mouvement, elle faisait, comme par inadvertance, glisser slip et blue-jean sur les talons de son époux. Tout en continuant à pousser un concert de lamentations déchirantes. Un bien beau numéro, digne des meilleures scènes…

Un peu en retrait on voit Mâchavoine (Loiseau) se servir en loucedé un coup de rouge dans un pot de chambre – quelle horreur – et Claude Marty (le batteur de luxe revenu pour l’occasion) avec en bouche une espèce de corne qui simule assez bien le vomissement que les pratiques de son immonde voisin lui inspirent… »

On peut donc reconnaitre sur la photo de la pochette :

  • 1er plan, couple dansant: Diaz et sa femme Anne,
  • Assis, chemises bleues formant la batterie: Loiseau et Marty,
  • Debout, trompettes, chemises rouges: Douady, Soulez (semi-masqué), Thin (chapeau melon semi-masqué), Louyot (cigarette au bec), Esnault qui picole (“le ptit qui boit”), Mornet (chemise bleue),
  • Basses : Moura (melon enfoncé, maillot rayé), Sicardon (en jaune), Basso (semi-masqué derrière la basse de Léon (en bleu),
  • Trombones, debout, chemises rouges: Leleu et Caubel,
  • Sax alto, chemise bleue: Perault,
    Contrebasse, melon, chemise rouge : Day,
  • Souba: Tribel,
  • et un inconnu à coté de Tribel.

La fanfare Léon Malaquais au bal du 14 juillet 1958 organisé devant chez Malafosse, quai Malaquais, quelques mois après l’enregistrement de ce disque.

Verso de la pochette du disque.
Verso de la pochette du disque.

On peut lire sur le verso de la pochette deux intéressants chapitres, l’un reprenant une étude musico-scientifique quelque peu surréaliste menée par Léon Malaquais, l’autre reprenant les plus importantes maximes et réflexions profondes de Léon Malaquais :

« LA MUSIQUE ZOOMORPHIQUE : Partant des principes fondamentaux de la musique, Léon Malaquais, après d’intéressantes expériences sur les chats, a rapidement laissé à leurs gouttières ces animaux trop indépendants. Il poursuit aujourd’hui de passionnantes recherches sur les moutons, animaux dociles par excellence, et animés d’une sensibilité collective remarquable.

Ces animaux ont sur les chats l’avantage d’émettre avec un puissant “vibrato” des sons dont la fréquence est fonction de leur seul âge: cette fréquence est donnée de façon très approchée par la formule de Vikarjov (4) :
N = 2 N° (1-A²+K) / (A²+2K), A étant l’âge du mouton exprimé en semaines et K un coefficient qui dépend de la race du mouton utilisé.

Dès lors, on comprend aisément les possibilités infinies de l’orgue à moutons, instrument, qui une fois accordé sur la gamme de Bach, par exemple, se désaccorde régulièrement avec le temps et ceci par un processus purement biologique, la fonction de Virkajov n’étant pas linéaire.
Il est ainsi créé une gamme évolutive tenant compte de l’espace temps et que le musicien peut exploiter à loisir. C’est là que Léon Malaquais jette un pont audacieux entre la musique et la mathématiques einsteinienne. »

Daniel Grantoncle, Ingénieur-Conseil de L.Malaquais,
Département des sons et des bruits.

« EXTRAITS DU JOURNAL INTIME DE MALAQUAIS
Ces quelques feuillets, subrepticement empruntés au Maître par l’Impresario de la fanfare, ont l’intérêt de préciser de quels souffles s’est nourrie l’inspiration malaquaisienne, en quel creuset se sont modelés ses géniales conceptions, et quel cadre journalier présida à leur éclosion :

8 MAI – Boudu a la varicelle. Courageusement, il a participé à la répétition. Il fait tellement corps avec son hélicon que j’ai cru distinguer AUSSI des boutons sur le cuivre…
10 MAI – L’improvisation ne réclame point de talent, mais de l’alcool.
25 MAI – Tournée de 15 jours sur la Côte d’Azur: les snobs commencent à gouter de ma musique. Cela m’inquiète…
30 MAI – Je demande à la Musique moins d’harmonie et plus de vitamines.
2 JUIN – La Musique est le résultat de la prise de conscience par un organisme vivant des bruits dont il est la cause. Lorsque cette prise de conscience est collective, ce phénomène devient symphonie.
1er JUILLET – Que l’on ne dénature pas le sens de nos recherches et que l’on ne nous jette pas au visage la pierre d’achoppement de notre propre édifice musical. Ce que nous avons tenté, c’est une exploration de l’oreille interne et même de ce qui se trouve au delà. Et uniquement cela.
5 JUILLET – Ai surpris ce matin Laridelle lisant en cachette un “Solfège”. L’ai sévèrement mis en garde contre ce genre d’ouvrages qui gâtent l’instinct musical. L’ai sermonné jusqu’à ce qu’il reparte fier de ne pas savoir ses notes.
6 JUILLET – A partir du moment où des sons deviennent des notes, la musique entre en décadence. Si l’on veut éviter que la Musique ne se fossilise, il faut organiser des bruits et non humaniser les notes. »

FACE A

  1. Barnum Circus
  2. Rodriguez Pena
  3. Frou-frou
  4. Le petit cordonnier
  5. Le petit montagnard
  6. La musique à Papa

FACE B

  1. A la Bastoche
  2. Bergler polka
  3. Rico Vacilon
  4. Viens, Poupoule
  5. Teguerndorff
  6. Doce Cascabeles

Ont participé à ce disque :

Trompettes : Gilles Thin (Gaston Trifloquet), Bernard Louyot (Gaëtan Lafleur), Clément Douady, Philippe Mornet,
Cornets : Alain Villeminot (Adrien Laridelle), Pierre Soulez-Larivière (Blaise Mac Hulot),
Clarinettes : Paul Diaz (Ali ben Diaz),
Sax Alto : Perault,
Trombones à coulisse : Jean-François Leleu (Yapakloss Kikouliss), Raymond Caubel (Yapakliss Kikouloss),
Basses : Michel Vincent (Léon Malaquais), Gérard Basso (Cuicui), Philippe Sicardon (Chichoune), Michel Macary, Merwyn Moura,
Soubassophone : Jean Tribel (Honoré Boudu),
Contrebasse : Michel Day (Onésime Huchepot),
Grosse Caisse : Georges Loiseau (Alexandre Mâchavoine),
Caisse-claire : Claude Marty.

Dans L’Amour du Bruit n°12 (mai 2014), Louis-René Blaire, chef de la Fanfare Honoré Champion et qui rejoindra Léon Malaquais à partir de juillet 1958, soit quelques mois après l’enregistrement de ce disque, écrit la critique suivante :

« Malgré l’affection que je garde à notre vieille Fanfare Léon Malaquais, et l’admiration que je lui portais, notamment en 1958, l’objectivité la plus élémentaire m’oblige à dire que le 33T « Faites danser les Rosières » et le 45T « Le Pont de la Rivière Kwai » enregistrés en mai 58 sont les moins bons de tous les enregistrements enregistrés par cette célèbre fanfare, et ne reflètent en rien le niveau musical et la pêche qui avaient tant frappé les mélomanes de l’Ecole à cette époque. Rappelons que la Fanfare, principalement composée à l’époque de membres de l’atéyé Beaudouin, ne comportait que deux mercenaires et pas n’importe lesquels, en la personne de Jeff Leleu (Yapakloss Kikouliss) et Raymond Caubel (Yapakliss Kikouloss). C’est juste après cet enregistrement que furent appelés sous les drapeaux Trifloquet, Laridelle et Yapakloss… Autant dire que cette absence serait importante pour la fanfare, quand on se rappelle que le service durait environ 28 mois, dont une bonne partie à risquer sa peau de l’autre côté de la Méditerranée.

Revenons à nos deux disques, qu’on n’appelait pas encore « albums ». Commençons par les critiques négatives : une impression de lourdeur pataude dès le «Barnum Circus», pourtant morceau de bravoure incontournable de la fanfare: ça se traine, c’est trop lent, et les attaques percutantes de Trifloquet et Laridelle ne parviennent jamais malgré leurs énergie à la trompette, à sortir leurs copains de ce bourbier. «Frou-Frou» est calamiteux, et le thème carrément saccagé. «Bergler Polka» n’est que l’ombre de ce qu’on entendait à l’époque par cette même fanfare, «Rico Vacilon» est poussif, quant à «Viens Poupoule» qui n’est pas mauvais, il est entaché d’une faute de mesure à la reprise, qui sera corrigée par la suite… Et à propos de fautes de mesure, la reprise de «Musique en tête» en comporte une, également à la reprise, que nous jouions joyeusement et sans complexes les soirs de quatorze juillet … il y sera également remis bon ordre par la suite ! Je sens que mes considérations sur les fautes de mesure vont encore énerver Lharidelle qui raconte notre polémique à ce sujet sur l’estrade du Bal de 14 Juillet 1958 !5

Heureusement, certains morceaux sauvent le disque: «le Petit Cordonnier», «la Musique à Papa», «A la Bastoche», «Viens Poupoule» et «Doce Cascabeles», et même le «Musique en Tête» du 45T sortent de la grisaille générale et remettent un peu de baume au cœur des aficionados de la fanfare qui retrouvent dans ces morceaux les échos de nos grands bals de 14 Juillet.

En fin de compte, ce qu’il y a de mieux dans ces deux disques, c’est l’extraordinaire pochette des Rosières, très belle photo en couleurs de la fanfare avec le couple Diaz tenant la vedette au premier plan6. Quand je pense que des éditeurs peu scrupuleux ont, ces dernières années, fait des soi-disant rééditions(7) sans reprendre ces très belles pochettes pour les remplacer par des pochettes de merde n’ayant plus rien à voir avec la choucroute ! Pour la petite histoire, ces rééditions n’ont évidemment pas rapporté un sou à la Fanfare.

Je ne crains plus, après ces lignes un peu sévères, que le courroux de Léon qui avait dit à Amédée, auteur lui aussi d’une critique peu amène de ce disque à sa sortie : « ôte tes lunettes et viens chercher ta gifle ! ». Amédée obtempéra bien sûr. Et il reçut la gifle du Maître ! »

Le disque sort donc en octobre 1958 sous le label PATHE ST 1098 , c’est un microsillon de 25cm, 33 tours et porte le titre de « FAITES DANSER LES ROSIERES ».

Il a fait l’objet de multiples rééditions, mélangé aux autres disques de Malaquais7.

Les droits de ce disque étant la propriété de la société EMI ayant racheté les droits de Pathé-Marconi, nous ne pouvons vous diriger par un lien pour l’écouter. Nous ne doutons pas que vous saurez à qui vous adresser pour en avoir connaissance. On le trouve en mp3 sur l’internet.

Notes et références

  1. "Le Pont de la Rivière Kwaï", 45T Pathé dont nous parlerons le mois prochain.
  2. Histoire Edifiante et Véridique de la Grande Fanfare Malaquais. Adrien Lharidelle & Co - Editions Lulu.com
  3. Lharidelle avait passé un peu moins d'un an au Japon, voyages allez et retour en bateau compris.
  4. Histoire Edifiante et Véridique de la Grande Fanfare Malaquais. Adrien Lharidelle & Co - Editions Lulu.com
  5. Lharidelle raconte que lors de ce bal interminable ayant duré trois soirées, les trompettistes se relayaient afin d'économiser leurs lèvres. L'un des soirs il se retrouva seul et :
    "...C'est alors qu'il prend sur la tête une véritable dégelée de coups, venus de derrière. Interloqué, il se retourne et voit ce Blaire, qu'il ne connait à peine, qui lui crie, rouge de colère, " t'as rajouté une mesure ! " Ca alors, il en reste bleu l'Adrien. Dans une seule nuit comme celle-là, il doit bien s'en jouer dix mille, alors qu'est-ce que ça peut bien faire à ce forcené qu'à la fin, on en trouve six en trop ou quatre en moins ? Il tente bien d'expliquer la chose à son interlocuteur, mais celui-ci, dont la fureur ne semble pas feinte, ne veut rien entendre. Un peu interloqué, Adrien prend la sage décision de ne pas insister et, songeur, s'en va boire un coup..." Lharidelle raconte ensuite que ce n'est que plusieurs jours plus tard qu'il comprit la teneur du message: quand on est seul, on peut bien faire ce qu'on veut, accélérer, ralentir, retirer ou ajouter des mesures mais que dès qu'on est plusieurs, et plusieurs cela commence à deux, c'est fini, on a plus le droit.
    Notons que c'est lors de ces trois jours de bal épuisants que, la fanfare ayant du mal à enchainer, sortit de la bouche de Malaquais cette célèbre formule qui allait perdurer: "Si vous ne commencez pas, tas de cons, vous n'aurez jamais fini". Implacable...
  6. Voir plus haut la pochette et la description des fanfaristes présents.
  7. Une rubrique du "Disque du mois" sera consacrée à l'ensemble des rééditions des disques de Malaquais. Celles-ci étant effectivement des mélanges plus ou moins respectueux des disques d'origine, il ne peut être question de la réédition de tel ou tel disque.