Bougrement vôtre !

Fanfare Honoré Champion

Ducretet-Thomson 255 v 098, 33T, 1958

C’est l’histoire de la petite fanfare qui vient se glisser entre deux grosses fanfares. Honoré Champion est née dans l’atelier Leconte, atelier interne à l’Ecole, à l’ombre de la Fanfare Léon Malaquais qui faisait figure de Maître en la matière. De l’autre coté, bien loin, un fossé énorme séparant la rue Bonaparte de la rue Jacques Callot (mais surtout les ateliers intérieurs des ateliers extérieurs), œuvrait la Fanfare de l’Atelier Madelin, bientôt dénommée Octave Callot. Et puis, quelque fois, le petit damne le pion au grand et c’est ainsi qu’en 1958, lors du premier concours des fanfares qui désignait la fanfare qui allait jouer au Gala de l’Ecole, Honoré Champion gagna devant Malaquais dont on est pas sûr aujourd’hui qu’il en soit encore remis! Et comme cela ne suffisait pas, avec à peine dix mois d’existence, Honoré Champion se permettait de sortir son disque trois jours avant le nouveau disque très attendu de Malaquais. On pourrait presque parler d’un crime de lèse-majesté. L’histoire fera que les choses rentreront dans l’ordre, qu’Honoré Champion (Louis-René Blaire) lui-même fera signe d’allégeance en intégrant la “grande” Fanfare Malaquais avec quelques-uns de ces petits camarades dès la fin des années 50. Mais cela est une autre histoire.

La fanfare Honoré Champion en décembre 1958
La fanfare Honoré Champion en décembre 1958

Il semble que Jean-Marie Joly, trombone à pistons de la fanfare, connaissait un responsable de Ducretet-Thomson et c’est ainsi qu’une audition eut lieu à l’Ecole, audition qui s’avéra positive pour la fanfare.

Blaire raconte dans ses mémoires1 :

« L’audition eut lieu un soir d’avril vers 21 heures au milieu des Velosolex dans le fameux garage à vélos2 où nous vîmes arriver Joly escortant Ariane Segal, une petite femme dynamique au chignon grisonnant et au regard déterminé, ainsi que deux ingénieurs du son de la maison Ducretet-Thomson. Nous étions bien sûr intimidés, mais pas au point de louper notre prestation. Au bout de trois ou quatre morceaux très enlevés, devant l’enthousiasme semble-t-il sincère de nos auditeurs, l’affaire fut conclue sans hésitation et l’enregistrement fixé fin mai aux studios Ducretet, avenue de Wagram. Ariane Segal, avant de nous quitter nous promit un batteur de la Garde Républicaine pour asseoir la rythmique de l’ensemble, car nous jouions depuis maintenant trois mois pratiquement sans batteur…

La date qui nous fut fixée par Ducretet-Thomson fut le 20 ou le 21 mai 1958, une semaine après le célèbre 13 mai3 ! …Rappelons que trois bataillons de parachutistes étaient prêts à sauter sur Paris le 29 mai ! L’enregistrement ayant lieu le soir vers 20h30, il fallut se rendre au studio avenue de Wagram, le long des quais, tous les ponts étaient gardés; des autobus à plateforme de la RATP réquisitionnés et alignés le long des ponts, se tenaient prêts à constituer des barrages.

L’effectif de la fanfare comprend 18 musiciens… En outre, l’atelier nous a délégué un petit groupe dont nous ignorons les intentions. Pour l’instant, nous pensons qu’il s’agit de supporters…Un peu impressionnés par l’ambiance du studio, nous nous installons aux postes désignés par les ingénieurs du son. Derrière la vitre de la cabine, Ariane Segal dirige tout son monde avec autorité.

Première prise avec “Doce Cascabeles” un peu guindé et une remarque de notre batteur d’un jour qui ne comprend pas ce que vient faire cette neuvième mesure; il a hélas raison, le bougre. On nous demande alors un deuxième morceau; exécution toujours aussi guindée; nous ne sommes décidément pas dans un bon jour. Ariane Segal descend alors dans le studio avec une mine catastrophée et nous dit :

– « Ah non, les enfants, ça ne va pas du tout! Vous étiez bien meilleurs à l’audition, que vous arrive-t-il? Pas question d’enregistrer dans ces conditions » et se tournant vers Clément (Grand Massier):
– « Allez m’acheter quelques bouteilles et faites moi boire tout ce beau monde! »

Nous nous retrouvons bientôt en train de saucissonner dans le studio devant quelques bouteilles de gros rouge qui ne tardent pas à produire l’effet euphorisant attendu. Clément veille tout de même sagement au grain de façon à doser convenablement pour les musiciens, moins convenablement pour les autres qui commencent à semer une joyeuse pagaille dans leur coin au moment où reprend l’enregistrement, trois quarts d’heure après. Tout le monde a l’air détendu et Ariane Segal arbore un sourire confiant et réjoui. Cela part à un train d’enfer et nous trouvons enfin le swing qui nous faisait cruellement défaut tout à l’heure. De temps en temps, nous entendons à l’autre bout du studio des rires, hurlements et éclats de voix autour de Marin qui tente difficilement avec sa voix de stentor de suivre la trame oratoire qu’il s’est fixée, en surimpression de notre musique, mais Aguéra, Tsaropoulos et Janin ne lui facilitent pas la tâche, et les ingénieurs du son se tordent de rire dans la cabine. Nous ne connaîtrons le contenu de leurs élucubrations qu’à l’écoute des premières épreuves ! Ce sera la surprise, bien évidemment…

Au début de “Bonbons, Caramels “, c’est lui qui dit, d’une voix grandiloquente d’ancien combattant: “C’était en janvier 17…”. Il est pour beaucoup dans la réussite de notre disque; sans l’animation vocale que lui et ses complices ont créée, il n’aurait jamais eu ce relief. On entend aussi le duo Tsaropoulos-Janin imitant Leconte4 et Martin pendant ma cadence finale au bugle de Melpomène Polka. Si la logique des enchainements avaient été respectée, ce disque en aurait été beaucoup plus drôle mais la surprise viendra des ingénieurs du son chargés du découpage qui feront n’importe quoi…

Dix pistes sur ce 25cm… Nous avons varié les registres, et chaque pupitre a un rôle parfaitement défini. “Le Pont de la Rivière Kwaî” a été largement amputé au montage, ce que je ne peux que regretter, car au deuxième chorus, on entendait parfaitement le contrechant à deux voix (trombone + bugle) derrière la mélodie; “La Marie-Josèphe” est tout à fait remarquable, et le duo Champris (trombone) – Marin (cri de la mouette) y est irrésistible. La fin de la face B est très réussie, notamment “Le Menuet des Gardiens” où les bruiteurs se déchainent de façon remarquablement synchroniées (“service une fois, deux fois, etc.”) en reproduisant fidèlement l’atmosphère de l’atelier en fin de charette. Aguéra conclut en affirmant que “n’empêche, La Fourrière, notre célèbre gardien-chef, ira à l’Institut 26 !” ; “Le Pompier”, hymne des Beaux-Arts, sonne bien, mais la tonalité choisie, en Mi bémol5, si elle est plus facile pour les instrumentistes, ne favorise hélas pas les chanteurs… »

Couverture de la pochette du Disque Bougrement vôtre ! Fanfare Honoré CHAMPION
Couverture de la pochette du Disque Bougrement vôtre ! Fanfare Honoré CHAMPION
Dos de la pochette du Disque Bougrement vôtre ! Fanfare Honoré CHAMPION
Dos de la pochette du Disque Bougrement vôtre ! Fanfare Honoré CHAMPION

On note dans le disque, trois compositions originales, deux de Louis-René Blaire, alias Honoré Champion : Melpomène Polka et Le Menuet des Gardiens et une de Jean-Marie Joly: La Clé des Champs. Il semble que ce soit le seul disque d’une fanfare des Beaux-Arts où apparaissent des compositions originales (s’il l’on excepte le premier CD de Piston Circus, assimilée comme une fanfare des Beaux-Arts, avec une composition de Lapeyre).

On note aussi la présence de La Marche du Colonel Bogey, issue du film Le Pont de la Rivière Kwaï que l’on retrouvera dans le 45 tours de Malaquais qui va sortir à peu près simultanément.

FACE A

  1. Le Paso-doble (Doce Cascabeles)
  2. La Clé des champs
  3. Melpomène polka
  4. Hello… le soleil brille (Marche du Colonel Bogey)
  5. Bonbons… Caramels

FACE B

  1. Rico Vacilon
  2. Funiculi funicula
  3. La Marie Joseph
  4. Le Menuet des gardiens
  5. Le Pompier

D’après Louis-René Blaire, les participants étaient :

Trompettes : C.Balency-Béam, B.Isnard, Girardot,
Cornet : A.Bonin,
Bugle : Louis-René Blaire (Honoré Champion),
Trombone à coulisse : Thierry de Champris,
Trombone à pistons : Jean-Marie Joly,
Basses : P.Abraham, M.Aubert, Philippe Vanoye,
Contrebasse : M. Quent, Gérard Zeller,
Clarinettes : Th. de Faget, J.Claisse, Musetti,
Fifre : J.Dulieu,
Batterie : un inconnu, musicien issu de la Garde Républicaine,
Choeurs : F.Tsaropoulos, C.M.Curtoud, Cl.Janin, Aguéra, Muller, Debouit, Clément.

Photo de Blaire au cornet, Zeller (semi masqué), Quent | Rougevin fin 1958
Photo de Blaire au cornet, Zeller (semi masqué), Quent | Rougevin fin 1958

Le disque sort en octobre 1958, il est plutôt bien accueilli. Blaire raconte :

« Avec les Malaquais, nous étions toujours concurrents au disque6 ! En octobre, ils firent tout de même une drôle de trombine quand ils s’aperçurent que le « Bougrement Vôtre » d’Honoré Champion venait de sortir, trois ou quatre jours avant le leur ; le forcing téléphonique auprès de Ducretet avait fini par payer ! Il paraît que les Malaquais s’entassèrent à 6 ou 7 dans une cabine de Raoul Vidal, le disquaire de Saint-Germain-des-Près, pour écouter cette petite merveille ! Globalement, le disque était plutôt bon… »

Parmi les critiques de l’époque, celle de Jacques Deneux et Jacques Golvin (Amédé)7 dans Le Bulletin de la Grande Masse – 1959 :

« …Honoré Champion : Un coup d’essai qui aurait pu être un coup de maître. Honoré Champion, compositeur érudit et analyste notoire, mérite une attention spéciale : il possède un rythme redoutable entraînant pêle-mêle les fausses notes et les autres. D’excellentes choses, telles «La Clef des Champs», petite valse champêtre de bonne facture, «Melpomène polka» en passe de devenir un classique de l’Ecole, «La Marie-Joseph», aimable fantaisie, et le «Menuet des Gardiens», intelligent pastiche de one step. D’autres moins bonnes, comme «Hello, le Soleil brille», pâle reflet du «Pont de la rivière Kwaï», ou «Rico Vacilon» déjà entendu. De l’ambiance, trop peut-être (une ambiance de studio quelque fois pénible). Un bon disque en résumé : «Bougrement Vôtre» 255 V 098.- Ducretet-Thomson. »

Lorsque j’avais commencé ma première discographie, en 1989, Louis-René Blaire m’avait adressé ces deux fiches de commentaires techniques à propos du disque de sa fanfare :

Dans L’Amour du Bruit n°12 (mai 2014), Noël Hervé, des fanfares Bonaparte Visconti et Forficule entre autres, écrit la critique suivante:

« Après ouverture des Maisons de Disques aux Fanfares des Beaux-Arts opérée avec succès pour “Bal aux Beaux-Arts” par la Fanfare Léon Malaquais chez Pathé, la Fanfare Honoré Champion ne tarde pas à offrir à Ducretet le fameux “Bougrement Vôtre”, un disque bougrement bon, composé de reprises et de compositions, bien dignes des Malaquais. Deuxième disque “du commerce” avant quatre autres 25cm et un 45 tours chez Pathé, et plusieurs 30cm et 45 tours Octave Callot chez Véga…Rien de surprenant si la qualité fut au rendez-vous chez Ducretet avec Honoré Champion qui, quatre ans plus tard, était le directeur musical du meilleur disque de Fanfare des Beaux-Arts de tous les temps: le dernier disque de Malaquais “Tout ça ne vaut pas l’amour”. »

Le disque sort donc en 1958 sous le label DUCRETET-THOMSON 255 v 098 , c’est un microsillon de 25cm, 33 tours et porte le titre de « BOUGREMENT VOTRE ».

A ma connaissance, il n’a jamais été réédité…

Nous vous laissons ci-après l’opportunité d’écouter sur ce lien les morceaux joués sur ce disque :

Notes et références

  1. Souvenirs Cuivrés par Louis-René Blaire, Editions Lulu.com.
  2. Les fanfares Léon Malaquais et Honoré Champion répétaient dans ce garage que le directeur de l'école, M. Untersteller, leur avait gentiment concédé...
  3. Le 13 mai 1958 à Alger, les manifestations organisées pour saluer la mémoire de trois soldats français exécutés par le FLN et pour s’opposer à la formation à Paris d’un gouvernement présidé par Pierre Pflimlin tournent à l’émeute. L’armée fraternise avec les manifestants. Un Comité est constitué sous la direction du général Massu qui adresse au président de la République, René Coty, télégramme exigeant la création à Paris d’un gouvernement de salut public. Les députés nommeront tout de même Pfimlin. Cet épisode amènera le rapide retour du Général De Gaulle aux commandes.
  4. Leconte : patron de l'atelier.
  5. Blaire donne ici le ton "piano", en ut, il s'agit en fait de Fa, en ton "fanfare" qui est un ton facile à jouer pour les cuivres contrairement à Mi bémol pour lequel le fanfariste peu averti mais consciencieux s'emmêle les doigts...soyons précis même si ce sujet importe peu aux "sol-do-istes"!
  6. Les Malaquais venaient d’enregistrer leur deuxième opus dont nous parlerons le mois prochain.
  7. Deneux et Amédée étaient membres de la Fanfare des Petits Gromorts puis de Malaquais...