DISQUE DU MOIS  –  Septembre 2020  –  Par Pierre-Édouard « Calo » Caloni

La musique est dans la rue

Bonaparte Visconti et Fanfare Brasilier

Data disque, 1974

Ce disque est une compilation de prises de son enregistrées dans les rues de Paris entre mai et novembre 1974. Au milieu de ces animations de rues apparaissent par trois fois des morceaux de fanfare attribués pour deux d’entre eux à la fanfare Bonaparte Visconti et l’autre à la Fanfare Brasilier.

On ne peut parler de ce disque sans évoquer ce label très particulier. Celui-ci est créé en 1968 par Jean Bériac1 chanteur dit fantaisiste des années 60 qui n’a pas laissé une grande trace derrière lui mais dont les amateurs restent fidèles. Jean Bériac arpente les rues de Paris et ses barricades en mai 68 avec Dominique Grange chanteur engagé. Il crée ce label après avoir enregistré Les Barricadiers, groupe de chanteurs réunis pour chanter des chansons de lutte. Le groupe est plutôt bon et Bériac enregistre un 45 tours qui sera le premier de 75 albums produits par Expression Spontanée de 1968 à 1978. Le catalogue se compose de disques de chansons de révoltes, qu’elles soient politiques ou sociales comme ceux enregistrés par des membres du MLF, d’autres venant du Chili, d’Espagne, du Portugal, tous pays sous l’emprise d’une dictature.

On y trouve aussi un certain nombre de disques de musique folk, de compilations de chants régionaux et des documents audio sur les militants sociaux dans le monde au cours des années 70.

Les disques étaient produits à peu d’exemplaires, autour de 500, souvent payés par les auteurs eux-mêmes mais à prix coutant. 

Cela vaudra à Expression Spontanée la réputation (justifiée) d’être un label de gauche. Les disques étaient distribués par DOM ce qui assurait une distribution assez large.

Logo du Label

Ce disque est un collectage d’enregistrements faits dans la rue par Gérard Dole, enregistrements réalisés sur magnétophone Nagra III. Parmi ces enregistrements, on trouve aussi bien des chanteurs de rue, un accordéoniste, un guitariste jazz, un guitariste folk, un orchestre de jazz, des sons de rues, l’ensemble attaché à des lieux. Au milieu de cela, trois lieux sont investis par des fanfares. Pour deux de ces plages, il est facile de reconnaitre la fanfare Bonaparte Visconti, notamment par les morceaux. La troisième serait un enregistrement de la Fanfare Brasilier. Cela reste une hypothèse que rien de concret me permet d’affirmer. Lorsque la discographie avait été faite en 1989, un exemplaire de ce disque m’avait été prêté par Olivier Brard2, et ce dernier m’avait indiqué sous réserves que cette Romance du 14 Juillet était jouée par les Brasilier3. D’où tenait-il cette information, je ne le sais pas…

Cela dit, aucune des fanfares présentes n’avaient été informées de ce disque.

Recto de la pochette

La pochette de ce disque est due à Expression Spontanée, une photo de Roland de Vassal d’un objet conçu par Denis Rivière. Là encore, je ne peux vous en dire plus.

Verso de la pochette du disque
Verso de la pochette

Le verso de la pochette est occupé d’abord par une présentation du disque et du travail de Gérard Dole. C’est une ode à la musique de rue et on retrouve ce que le ministre de la culture de François Mitterand, Jack Lang, inventera 7 ans plus tard avec le Fête de la Musique : que les musiciens, amateurs ou pas, sortent dans la rue avec n’importe quel instrument.

Le texte de Gérard Dole est plus militant et devient rapidement ésotérique. Néanmoins dans l’esprit du texte précédent, il conclue par “Bons Folkeux, descendez jouer dans la rue, c’est vous la relève du matin, on vous y attend.”

On notera bien sûr la faute d’orthographe à Callot qui a perdu un L. Manifestement, il s’agit de la fanfare Bonaparte Visconti, seule fanfare à l’époque à jouer La Bande à Bonnot. Jacques Arbousset, interrogé sur ce sujet, corrige :  “Les 2 extraits d’un disque de 74 dont tu me parles, ont dû être enregistrés devant “l’Aquarelle” lors du Festival de St Germain des Près qui avait lieu chaque année.” Certes, c’est en face de la Palette mais l’Aquarelle restait le lieu de quartier général des La Mache.

Il s’agit là encore de la fanfare Bonaparte Visconti. Était-ce bien rue Lepic, ou cela arrangeait-il les promoteurs de ce disque de changer de lieu ou d’y mettre un enregistrement pris ailleurs ?  De même le texte est difficile à comprendre tant il est difficile de trouver deux iles rue Lepic et encore moins un pont qui les relie… C’est avec cette Entrée des Gladiateurs rapidement jouée (trop vite d’après Arbousset qu’on entend derrière essayer de retenir les chevaux). Ce morceau, difficile dans son exécution a maintes fois été tenté et quasiment jamais abouti par les fanfares qui s’y sont frottés. On se rappellera l’interprétation enregistrée malgré eux par les Malaquais dans leur 25 cm En Revenant d’la Revue. La comparaison est intéressante…

On a là encore du mal à suivre le cheminement. L’enregistrement correspondant n’a pas grand chose à voir avec “Mike et son sax alto”. Il s’agit manifestement d’une fanfare d’école avec une vraie valse du répertoire de l’école La Romance du 14 Juillet. Il s’agirait, et je reste au conditionnel comme précisée ci-dessus, de la fanfare Brasilier. L’exécution du morceau est typique des fanfares d’atelier. Précisons tout de même que les fanfares n’étaient pas trop les bienvenues sur le parvis de Notre-Dame…

Bonaparte Visconti en 1970, avant les départs de Noël Hervé et Santacana
Bonaparte Visconti en 1970, avant les départs de Noël Hervé et Santacana

FACE A

  • Rue Lepic : L’entrée des gladiateurs*
  • Métro Pyrénées
  • Rue de Seine
  • Place de la Contrescarpe
  • Marché St Médard
  • Rue de la Goutte d’or
  • Boulevard Richard Lenoir
  • Place Furstemberg (The entertainer)
  • Rue Montorgueil

FACE B

  • Métro Belleville : Le temps des cerises
  • Rue Jacques Callot : La bande à Bonnot*
  • Salle de bistro à Brunoy
  • Boulevard du Montparnasse
  • Rue de la Harpe
  • Rue de la Huchette (St Louis blues)
  • Marché d’Aligre
  • Parvis Notre Dame : La romance du 14 Juillet**

* Morceau interprété par les Bonaparte Visconti. ** Morceau interprété par la Fanfare Brasilier.

Nous avons évidemment recherché quels étaient les fanfaristes qui jouaient ce soir-là :

BONAPARTE VISCONTI

Trompettes : Dubois de Prisque (Benoit), Dominique Poirier, Daniel Thorel,
Alto / Trombone : Jacques Arbousset,
Saxhorns baryton : Gérard Thorel, Christophe Nozières, 
Clarinette / Sax soprano : Joël Florent,
Souba : Daniel Fronza,
Batterie : Georges Gilbert (Gigi), 
Banjo : Dan Girard.

FANFARE BRASILIER

Tout renseignement concernant les membres de la Fanfare Brasilier nous intéresse…

Trompettes/Cornet
Basses
Trombones
Contrebasse
Percussions

Le disque sort donc en 1975, édité par Expression Spontanée sous la référence ES 18, c’est un microsillon de 30 cm, 33 tours et porte le titre de « La Musique est dans la Rue ».

Ce disque n’a jamais été réédité.

 

Nous vous laissons ci-après l’opportunité d’écouter sur ce lien les trois morceaux de fanfare.

Notes et références

  1. Jean Bériac (1935-2017), chanteur français. Catalogué « fantaisiste » ou « humoriste », Jean Bériac passe à l’Olympia en 1960, en complément de programme d’Amalia Rodriguez. Il enre¬gistre ses premiers disques chez Decca au moment de la vague yéyé et trois EP plus tard, il se retrouve chez Bel Air. « À part la chanson Le petit vélo, ces premiers disques n’ont pas marché… », reconnaît-il. En 1967, Jean Bériac écrit les paroles de Mikélaï, enre¬gistrée par Éva. Et l’année suivante, il se retrouve sur les barricades avec Dominique Grange et fonde le label Expression Spontanée…
  2. Olivier Brard (1949-2011) a joué dans la fanfare Buci puis chez Octave Callot sous le pseudonyme de Monsieur Pohl. Olivier Brard a patricipé à la Fanfare Multicolor d’Eddy Louis puis a créé en 1977 un grand orchestre jazz vieux style Le Royal Tencopators. Il a par ailleurs dirigé l’association jazzophilz-Jazztrade, productrice de disque de jazz traditionnel et notamment organisatrice du Jazz Band Ball.
  3. Atelier de Jean-Marie Brasilier (1926-2005), architecte DPLG, 1er Grand Prix de Rome, Architecte en chef des Bâtiments Civils et Palais Nationaux, chef de l’atelier qui porte son nom à UP4.
Publié par Pierre-Edouard "Calo" Caloni - 23 septembre 2020